« L’homme nu, la dictature invisible du numérique », M. Dugain & C. Labbé – synthèse et analyse critique

Dans cet ouvrage paru en 2016, le romancier et réalisateur Marc Dugain et le journaliste Christophe Labbé avertissent des conséquences individuelles, politiques et idéologiques de la révolution numérique au début du XXI siècle. Les auteurs offrent un tour d’horizon des phénomènes les plus flagrants de cette transformation, prédisant parfois des événements qui ont eu lieu entre temps.

Après quelques considérations générales, je piocherai dans les chapitres des points qui me semblent saillants et conclurai en écho aux deux derniers chapitres de l’ouvrage.

Généralités

Débutons avec le titre, emprunté soit dit en passant à un ouvrage clé de l’anthropologue Lévi-Strauss. Ici, l’image est simple : « Jamais l’homme n’avait été aussi nu, aussi traçable, aussi transparent » (p. 63). Cette analogie ne peut être appliquée qu’à une seule dimension de la problématique du big data : la sphère privée. L’individu ne pourrait plus rien cacher de sa personne et de son intimité. Ce concept s’attache beaucoup trop au versant personnel du phénomène et ne permet pas d’étudier les dimensions économiques, techniques et sociales de la « révolution numérique ». De même les termes de nudité ou de transparence ne semblent pas être optimaux pour décrire le phénomène en cours. Selon Le Petit Robert, la qualité d’un objet transparent est de laisser paraître la réalité tout entière, de l’exprimer sans l’altérer. La réalité n’est pourtant pas au centre de notre problématique et n’intéresse in fine aucune des parties concernées (entreprises de big data, individus et États). Elle ne correspond aucunement aux logiques marchandes des GAFAM, ni au comportement et à la psychologie des individus dont l’existence est mesurée et capitalisée. Personnellement, je pencherai plus volontiers dans l’univers graphique de HR Giger. Celui-ci dépeint horriblement bien l’exploitation des individus par des machines et laisse transparaître la libido ou le besoin étudié dans le chapitre Je consomme, je mate, je joue.

Cet accent sur l’individu est corrélé à un style journalistique de boulevard. Présenté comme un essai, ce texte sonne comme un drame. Un effort monstre est investi pour que le lecteur ressente l’urgence de la situation. Cette tonalité par laquelle les auteurs cherchent à déclencher des émotions chez le lecteur dessert l’objectif de rendre compte d’un phénomène qui certes touche chaque individu dans son intimité mais dont les dimensions sociales, techniques et politiques doivent être également étudiées. Ce sentiment d’impuissance est renforcé par une conclusion aux conseils farfelus et impraticables. Nous y reviendrons.

Un dernier trait général que je souhaite souligner est la tendance des auteurs à personnifier les big data. Ce sont elles qui ont un regard sur le monde (chapitre 2), visent des objectifs, déploient de l’énergie à leur promotion (p.14), etc. Cette figure de style involontaire empêche une étude plus détaillée de la tournure des événements. Derrière les big data travaillent des hommes et des femmes de différentes classes socio-professionnelles : ingénieurs, informaticiens et managers ont chacun leurs motivations et il est très simpliste d’écraser cette diversité d’intentions dans une personnification de l’objet étudié. Opposons par exemple cette approche à celle du sociologue Antonio A. Casilli. Ce dernier s’inscrit dans le sillon déjà bien tracé de la sociologie du travail et rend compte plus finement des jeux de pouvoir de l’ensemble hétérogène des acteurs de ce secteur.

Morceaux choisis

Pourquoi pas rattacher l’expérience du lecteur à celle d’un des plus grands patrons français, influenceur du monde multimédia et de la politique (p.21) ? Yannick Bolloré faisait l’expérience en 2014 de la publicité ciblée, ce qu’une masse encore plus grande aujourd’hui vit et reconnaît au quotidien. Un comble cependant que cet homme d’affaire ne saisisse pas le modèle… d’affaire de ses interlocuteurs. Il affirme en effet que Google lui achète en temps réel une pub ciblée. Pourtant ni Google ni les publicitaires n’achètent de publicité à leurs usagers et prospects. Google vend la publicité ciblée (de haute qualité) à un marchand, qui est lui son véritable client. Ce business model est pourtant décrit quelques pages plus loin (p.38).

De manière générale, les auteurs appuient lourdement sur l’influence étasunienne. Sur le thème des big data, l’emprise culturelle et étatique des États-Unis est flagrante et mérite d’être relevée. Se focaliser pourtant sur cet n-ième acte d’impérialisme ne doit pas nous écarter d’une étude plus factuelle du phénomène des big data. Il existe d’autres entreprises de big data dont le danger pour les libertés individuelles et le fonctionnement étatique doit être également étudié. Un déplacement géographique de la focale sur l’Est trouvera ainsi les BATX (Baidu, Alibaba, Tencent et Xiaomi), ensemble puissant d’entreprises chinoises actives dans le même domaine que les GAFAM. N’est-il pas hypocrite de pointer du doigt un impérialisme international et de se cantonner au territoire français ?

Dans le chapitre des maîtres du temps, Dugain et Labbé opèrent un grossier amalgame qui m’a donné l’envie de jeter immédiatement au feu ce que je tenais entre les mains. À propos du service de congélation d’ovocytes pour les employées d’Apple et Facebook, ils écrivent que « l’initiative est applaudie par les féministes ». S’ils n’ont pas compris que ce service est un processus de libération de capital, mais aucunement des individus, homme ou femme, que peuvent-ils bien écrire sur les big data ? De plus, comment mènent-ils leurs recherches ?1 C’est affligeant.

Dans ce même chapitre, à propos de l’idéologie transhumaniste, on nous annonce – roulement de tambour – « l’effondrement de la dernière égalité qui reste, celle des humains face à la mort. Et ce sera alors l’inégalité totale. » Bien que la révolution numérique et l’avènement des big data constituent un point de rupture à plusieurs égards, l’hybris transhumaniste d’une vie sans maladie ni vieillesse ne brise pas de « dernière égalité ». Les êtres humains n’ont jamais été égaux devant la mort : des indicateurs tels que l’espérance de vie humaine2, l’accès aux soins ou l’éducation à la santé (à l’échelle internationale ou dans chaque pays) démontrent aisément que le délire transhumaniste s’inscrit dans une tendance déjà bien établie : celle de l’accumulation. Couper le phénomène de ses racines n’est pas seulement un acte de malhonnêteté intellectuelle (motivée par une tonalité alarmiste présente à chaque tournure de page). C’est aussi s’empêcher d’observer la tendance générale et s’interdire l’anticipation d’événements semblables.

« Les machines ne se contentent plus de seconder l’homme, elles le remplacent. » p. 143

Ici les auteurs s’empêtrent dans un point de vue contemporain, sans daigner prendre une distance historique sur ce qu’ils tentent d’expliquer. Il y a 135 ans par exemple, le politicien Paul Lafargue publiait Le Droit à la paresse. Conscient des capacités de production inouïes développées lors de la première révolution industrielle, cet économiste y vit la possibilité pour l’humain de s’affranchir d’un travail long et usant et proposa ainsi des journées de 3 heures de travail ! Pour lui, c’est la conception de la valeur-travail qui doit être remaniée. 3 révolutions techniques plus tard, nos deux auteurs tombent dans le même panneau que de nombreux contemporains de Lafargue : les machines volent le travail des humains. Ne faudrait-il pas mieux questionner la définition de la valeur-travail, la place du chômage et du travail dans la société, ou tout autre conception qui contraint l’humain au « travail » alors qu’il vit entouré d’une richesse jamais égalée ni même rêvée ? Plus directement : pourquoi le « chômage total » serait-il un mal ?

Quant au Revenu de Base Universel (RBI), les auteurs se gardent bien d’en relever la dimension sociale et universaliste (ou en ont-ils seulement conscience ?) et se bornent à la critique de son pendant libertarien. Certes, c’est bien cette idéologie qui meut les leaders du numérique. Mais s’opposer de front à une solution parce qu’une certaine idéologie la soutient referme trop le champ des possibles. Une autre implémentation du RBI est possible, ou du moins, peut être discutée sur la place publique. Les auteurs rejettent trivialement cette possibilité.

Dans Sagesse 2.0, les auteurs cernent assez bien le fractionnement et l’individualisation des responsabilités et des normes. Un mécanisme est ainsi mis en place afin d’étouffer une potentielle révolte en retournant la responsabilité sur chaque individu. Le double jeu des GAFAM est alors saisi dans l’analogie de la pharma.

« En se virtualisant, […] nos échanges se sont appauvris, vidés de ce qui fait la richesse d’une rencontre avec l’autre en face de soi, en chair et en os. » p. 167

Ici encore, le vocabulaire utilisé rend difficile l’appréhension du phénomène. Dans un premier sens du terme « virtuel », nos échanges seraient-ils devenus possibilités ou potentiels ? Difficile de comprendre l’intention des auteurs. Sont-ils plutôt, dans le deuxième sens fourni par le Robert, virtuels par opposition au réel ? Mais alors comment concevoir les réactions bien réelles à ces interactions virtuelles ? Caractériser de virtuelles les interactions permises par le numérique ne nous mène pas bien loin. Avec ce terme, les auteurs emportent les lecteurs dans l’aporie autant vieille que le procès intenté en 1999 aux développeurs de Doom, jeu vidéo auquel jouaient les deux adolescents de la tuerie de Columbine : une opposition conservatrice et stérile face à un environnement qui change. Pourtant les interactions numériques sont étudiées par des psychologues et sociologues. Prétextant une accessibilité large, les journalistes de « l’homme nu » ne se risquent pas à « investiguer » dans le territoire parfois abscons, sans grande ligne directrice, de la recherche.

Conclusion

Lorsque les auteurs font appel aux hackers citoyens et à l’open source pour contrer la mainmise des géants commerciaux du numérique, ils opèrent un retournement historique grossier de l’internet et de son infrastructure. Internet est la création des hackers et s’appuie sur des technologies open source. Rapidement, le potentiel émancipateur de cette invention commune et ouverte s’est retrouvé phagocyté par des entreprises et leur logique marchande, dont les auteurs en font le triste et limité constat.3

Le plus attristant pour moi, c’est qu’après ce constat alarmiste (de l’italien all’arme ! Mais où sont-elles ces armes ?), aucune piste ni activité concrète n’est fournie pour « détourner la puissance de la Matrice » (là aussi, comment véritablement appréhender un phénomène si latent, en le nommant par analogie à un titre fictionnel ?), si ce n’est de lire les auteurs antiques…

Certes l’objectif de sensibilisation est juste et bon. Mais pour quel résultat ? Aucun mot sur l’open data, domaine dans lequel la France semble rester en tête de peloton, pas de liens vers les fondations et associations4 qui offrent de multiples actions individuelles et collectives à mener selon différents niveaux de connaissance et d’implication et surtout aucune remise en question de nos modes de vie ; ce sont eux, au loin, les responsables, et nous sommes les victimes. Rajoutons à cet improductif constat des incohérences grossières (une dernière : l’affirmation située dans le chapitre Le pire est désormais certain : « le pire n’est jamais certain. » p. 184 🤷‍) et l’on peut sincèrement se poser la question de l’intention des auteurs : souhaitent-ils informer leurs lecteurs ou capitaliser sur leurs craintes ? Pour finir, suivons tout de même l’injonction philologue des auteurs et comparons leur œuvre au mythe de Méduse. En effet, l’une par son regard et l’autre par sa lecture pétrifient (c’est noté en couverture). Ainsi je ne choisis ni le scénario d’une exploitation effrénée de l’humain par l’humain via les machines et les algorithmes, ni celui de l’immobilisme effrayé. Convaincu que nous disposons de tout ce que nous cherchons et au-delà, je nous souhaite plutôt un usage de la raison couplé à une sensibilité aux émotions. Cette configuration permet une action de chacun inscrite dans un collectif (appelons-la civile et non pas citoyenne pour éviter l’opposition État/entreprise) et ouvre sur une société plus sobre et désirable.

Références

Bourg, D. & Papaux, A. (2010). Vers une société sobre et désirable. Paris, France: Presses Universitaires de France. doi:10.3917/puf.brg.2010.01.

Casilli, A. (2019). En attendant les robots : Enquête sur le travail du clic (La couleur des idées). Paris: Seuil

Ertzscheid O., Affordance.info, ISSN 2260-1856.

Lafargue, P. (1883). Le droit à la paresse (https://fr.wikisource.org/wiki/Le_Droit_%C3%A0_la_paresse)

Lévi-Strauss, C. (1971). L’homme nu (Mythologiques 4). Paris: Plon

Notes

« Ce procédé de congélation est tout à fait scandaleux, s’agace la porte-parole du Collectif national pour le droit des femmes. » https://www.humanite.fr/facebook-et-apple-le-feminisme-au-congelateur-554799

https://fr.wikipedia.org/wiki/Espérance_de_vie_humaine

https://www.eff.org/, https://framasoft.org/fr/, https://www.laquadrature.net/, https://chatons.org/, https://www.mozilla.org/en-US/foundation/, https://degooglisons-internet.org/fr/, et d’autres encore…

Contexte

Projet « livre » du cours « Cyberespace et Internet » du Prof. Solange Ghernaouti, printemps 2019

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